Profil de la commissaire Jewel Amoah

Jewel Amoah : Une obligation de responsabilisation


« Nous existons toutes et tous par rapport à autrui. Je pense que c’est vraiment de là que nous tirons notre identité – qui suis-je par rapport à chacune et chacun d’entre vous en termes d’âge, de race et de culture? », déclare la commissaire Jewel Amoah, avocate, militante et universitaire canado-trinidadienne spécialisée dans les droits de la personne. Elle estime que nous sommes prompts à fonctionner sur la base de comparaisons et que la discrimination survient quand nous les structurons au détriment d’autrui.

Mme Amoah occupe actuellement les fonctions de conseillère en matière de droits de la personne et d’équité au sein du Halton District School Board. Elle a également travaillé pour différents organismes, au Canada et à l’étranger, et fourni de nombreux conseils sur l’égalité des sexes et la réforme législative.

Pendant ses études en littérature et en sciences politiques, puis en droit, Mme Amoah a été inspirée par les événements qui ont marqué cette époque – la crise d’Oka (résistance de Kanesatake), la libération de Nelson Mandela et la guerre du Golfe – et qui ont tous mis en évidence des enjeux en matière de droits de la personne à l’échelle internationale. « Dans le contexte géopolitique mondial, les désavantages subis par le plus grand nombre profitent largement à quelques autres. Je pense que cela m’a fascinée à titre personnel, et peut-être aussi inspirée au plan professionnel », ajoute-t-elle. « J’étais intriguée par la marche du monde et véritablement passionnée par les notions d’identité, de géographie, de droits et d’accès à la justice, et par tout ce que cela impliquait. »

Diplômée de l’Université McMaster, de l’Université d’Ottawa et de l’Université du Cap, Mme Amoah a enseigné pendant quatre ans au campus de Trinité de l’Université des Indes occidentales (University of the West Indies). Les questions d’identité et d’égalité sont au cœur de ses domaines de recherche. Dans sa thèse de doctorat, elle a examiné l’effet de l’intersection des identités sur l’atteinte de l’égalité. Elle a développé GRACE, un outil analytique visant à montrer comment l’intersection du sexe, de la race, de l’âge et de la culture a un effet sur l’accès aux droits à l’égalité pour les filles assujetties au droit traditionnel ou coutumier ainsi qu’au droit civil moderne en Afrique du Sud. Ses recherches l’ont amenée à examiner certaines situations ou affaires socioéconomiques en Afrique du Sud, dans lesquelles le sexe, la race, l’âge et la culture peuvent constituer un désavantage considérable, en partant du principe que l’égalité s’articule autour de ces caractéristiques.

« Imaginez que GRACE est le nom d’une personne », explique Mme Amoah. « Si vous modifiez une partie de votre nom, il ne désigne plus la même personne – tout comme le fait de supprimer un aspect de votre identité change l’issue des événements. Comment se fait-il qu’une modification de l’identité puisse influer sur vos résultats, alors que si nous étions réellement attachés à l’égalité, tout le monde devrait être logé à la même enseigne? En réalité, le sexe, la race, l’âge et la culture ne sont pas interchangeables – ce sont des caractéristiques immuables qui se conjuguent pour définir qui nous sommes et ce à quoi nous avons accès au moment présent. »

Mme Amoah nourrit ses activités de commissaire de la CODP de sa propre expérience en tant que femme immigrante racialisée. Elle estime que les questions de race, de sexe, d’identité et d’expérience doivent être examinées dans le contexte postcolonialiste, économique et environnemental actuel. « Pourquoi l’économie est-elle centrée sur l’Amérique du Nord et l’Europe, alors que la majorité des gens n’y vivent pas? », se demande-t-elle par exemple.

« Je suis frappée par ces déséquilibres de pouvoir à l’échelle mondiale et par leur mode d’apparition et de perpétuation », ajoute-t-elle. Y compris dans ses fonctions actuelles de conseillère en matière d’équité, elle constate que l’éducation se fonde elle-même sur des structures coloniales, ce qui, par extension, a contribué à accroître les inégalités.

Mme Amoah voit la CODP comme un chef de file à l’échelle communautaire et publique, dont le rôle stratégique consiste à adapter les systèmes à la réalité et aux besoins des entités individuelles et collectives. « L’exclusion a souvent lieu par inadvertance, parce que l’on reproduit des schémas immémoriaux », explique-t-elle. « Si ces habitudes ont pu perpétuer des désavantages pour autrui, maintenant que nous en avons conscience, il est de notre devoir d’en assumer la responsabilité. »

Voici comment Mme Amoah explique la manière dont la CODP s’intéresse à des sujets ordinaires, comme le maintien de l’ordre, l’accès au logement, les soins de santé ou encore le droit de lire ou de pratiquer la crosse, afin d’y repérer les domaines pouvant s’avérer problématiques : « Je pense que le rôle de la CODP est de sensibiliser les gens au fait que tout est affaire d’égalité – et donc aussi d’inégalité. Le travail de la CODP consiste à gratter sous le vernis de gentillesse et d’amabilité derrière lequel tout le monde aime à se cacher... pour nous aider à comprendre comment avoir conscience des inégalités et lutter activement contre leurs différentes manifestations. »

Mme Amoah estime que le milieu dont sont issus les gens joue systématiquement un rôle. « Mais ce que l’on retire de ses expériences, ou l’interprétation que l’on en fait, revêt encore plus d’importance », ajoute-t-elle. « Même dans les milieux les plus privilégiés, là où les droits sont des acquis, le vécu a une influence considérable sur la façon dont on se perçoit et dont on appréhende son rôle dans le monde. Je pense donc si nos origines ont une grande influence sur ce que nous devenons, celle-ci n’est pas nécessairement déterminante. À un certain moment, c’est à nous d’en assumer la responsabilité. »